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15/4/09 Jean-Jacques Rosa

La faute à l’Amérique ? L’Europe a fait pire !

C’est la faute à l’Amérique … et au capitalisme libéral bien sûr. Telle est l’histoire qui se raconte de ce coté-ci de l’Atlantique. Les Français sont depuis longtemps habitués à ces imprécations. Mais récemment même la BBC s’y est essayée en soutenant que les réticences européennes à l’égard des politiques de relance par les déficits budgétaires se justifiaient : pas question de venir au secours d’une économie américaine qui était la première responsable de la crise mondiale (Steve Schifferes, BBC News, March 25, 2009, http://news.bbc.co.uk,  March 26, 2009). Le lecteur français de son coté n’aura aucune peine à multiplier les citations qui font porter au « capitalisme excessivement libéral, ou « dérégulé » (néologisme pour « déréglementé », par lequel on sous-entend que la seule régulation d’un système économique qui puisse exister est celle des réglementations étatiques, le marché ne pouvant jamais servir de régulateur, quoi qu’ait pu en penser Adam Smith) le chapeau d’une crise qui ne viendrait in fine que des libéralisations entreprises depuis les années 1980. C’est, selon le WebMemo publié par The Heritage Fondation (No. 2369, March 30, 2009, http://www.heritage.org/Research/Europe  ), le nouveau Mythe Européen : la crise aurait été essentiellement américaine, et se serait ensuite répandue par contagion dans le monde entier.

La réalité est sensiblement différente, comme l’avait déjà souligné l’hebdomadaire The Economist en octobre dernier (« Lifelines », The Economist, October 9, 2008, p.3). D’abord parce que plusieurs pays européens souffraient depuis longtemps de pertes de compétitivité et d’une croissance très exagérée des dépenses publiques, comme l’Irlande, où elles ont doublé entre 1997 et 2003, et l’Italie qui souffre, selon moi, d’un handicap aggravé de change depuis qu’elle est entrée dans l’euro.

Ensuite parce que le levier des banques européennes (le ratio du total du passif au fonds propres) a largement dépassé celui des banques américaines, atteignant pour les 12 plus importantes d’entre elles 35 à 1 en septembre 2008 contre 20 à 1 aux Etats-Unis (selon un survey du Center for European Policy Studies). Cela entraînait évidemment une plus grande distribution de crédit, bienvenue en Europe où la croissance était médiocre, mais aussi des crédits plus risqués à des entreprises et particuliers moins solides. C’est ce qui explique aussi les bulles immobilières qui n’étaient pas l’apanage des Etats-Unis, mais ont particulièrement affecté la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Irlande, et plusieurs pays d’Europe centrale. Enfin, et il faut que ce soient des Américains qui osent aborder le sujet, le risque moral résultant de l’euro et de la centralisation politique européenne : la monnaie unique a servi de garantie à l’endettement dans des pays à l’économie relativement risquée comme l’Espagne, le Portugal ou la Grèce, ou même l’Italie. Et de même pour les adhérents d’Europe centrale, en donnant aux investisseurs une fausse impression de sécurité, à l’opposé des risques réels encourus. Ajoutons que la politique relativement restrictive de la BCE a pénalisé les économies en faible croissance et à faible inflation, mais a sur-stimulé celles qui connaissaient au contraire une inflation plus soutenue, car elle déformait les taux d’intérêt réels, les augmentant en proportion pour les premières et les abaissant pour les secondes, à l’inverse exactement de ce qui était souhaitable.

Au total, le Mythe Européen a engendré les Fausses Solutions Européennes. L’ironie de la situation vient aujourd’hui de ce que les Européens proposent de doubler la mise en pariant sur l’intensification des politiques qui ont aggravé chez eux la crise. Selon les auteurs : « La volonté européenne de mettre en place une réglementation globale, ayant mandat pour établir l’équilibre et la stabilité de l’économie mondiale, constituerait un changement décisif qui reviendrait à imposer son propre modèle de croissance faible au reste du monde. La campagne d’opinion visant les « paradis fiscaux » n’est qu’une autre facette des efforts européens pour forcer les autres nations à adopter leur modèle de régimes fiscaux anti-compétitifs et défavorables à la croissance. Ces propositions centralisatrices marquent un retour au concept d’une « politique unique » qui pourrait convenir à tous, et à la croyance selon laquelle des politiciens et des bureaucrates non élus pourraient, au niveau global, gérer plus efficacement l’économie mondiale ».

Les Européens devraient se demander pourquoi, si ce modèle fonctionne aussi bien qu’ils l’affirment, il n’a pu empêcher l’accumulation des risques systémiques sur leur propre territoire, ni par ailleurs soutenir leur croissance.

Quand aux Etats-Unis, pourrions-nous ajouter, il faudrait enfin que l’on cesse de les considérer comme l’exemple achevé d’une économie intégralement libérale, mais plutôt comme un cas parmi d’autres de capitalisme oligarchique et administré. Certes moins extrême que ceux du Japon, de l’Allemagne ou de la France, ce qui explique que la récession en cours y sera probablement moins profonde, mais administré quand même, comme le montrent les subventions maintenues et alourdies d’année en année à l’industrie automobile, ainsi que le sauvetage des banques – sans vraie réforme de la structure de l’industrie financière – dont les contribuables feront les frais. De tout cela les observateurs européens ne font jamais cas, sauf pour se saisir des exemples d’interventionnisme et de protectionnisme industriel américain pour justifier la poursuite de leurs politiques anti-croissance et anti-compétitives sur une beaucoup plus grande échelle.

En somme, puisque l’Amérique qui est « ultra-libérale » (« par essence » semble-t-il, la meilleure preuve en étant qu’elle s’opposait pendant la guerre froide à l’économie « socialiste » de la Russie) intervient et réglemente, alors nous sommes fondés à intervenir encore beaucoup plus et à donner plus de poids encore à l’économie politisée et administrée, parce que c’est de là que vient en réalité la performance. Logique douteuse dont la conclusion est contenue dans les prémisses.

Ne vaudrait-il pas mieux renverser les termes de la proposition et se demander si un capitalisme un peu plus compétitif et un peu moins oligarchique, plus proche de celui des Etats-Unis et plus éloigné de celui de l’actuelle Russie, ne serait pas de nature à améliorer un peu les performances sur notre continent, alors qu’une sur-bureaucratisation collusive au niveau mondial a toutes les chances, ou plutôt la certitude, de les détériorer davantage ? Après tout les mandarins chinois eux-mêmes ont tiré cette leçon des transformations technologiques de la troisième révolution industrielle. Pourquoi les nôtres ne le pourraient-ils pas?

Jean-Jacques Rosa


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