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26/2/10 Bernard Martoïa

Les requins flairent un grand carnage en Europe !

« Les fautes d’un voleur sont les qualités d’un banquier » George Bernard Shaw

Alors que les dirigeants européens tardent à apporter une réponse à la crise financière provoquée par la Grèce, les requins flairent le sang qui va couler. En septembre 2009, la société Markit Group, à la City de Londres, a mis au point un index de credit default swaps sur la dette souveraine de quinze pays européens.

Le marché est en ordre de bataille

La chute de la banque d’investissement Lehman Brothers entraîna celle de l’assureur American International Group (A.I.G) Le gouvernement américain renfloua l’assureur à trois reprises à l’automne 2008, car il était au cœur du marché gré à gré (over-the-counter dans le jargon de Wall Street) des credit default swaps (CDS) qui étaient, eux-mêmes, adossés aux collaterized debt obligations (CDO).

Lehman Brothers commit l’erreur fatale d’avoir trop avalé de CDO alors que le marché de l’immobilier battait de l’aile. Financial Products, le véhicule d’investissement d’AIG dirigé par Joseph Cassano, s’était, de son côté, gavé de CDS. Sur les 441 milliards de dollars de son portefeuille de CDS, qui avaient tous, faut-il le rappeler, le triple AAA des agences de notation, 58 milliards étaient adossés à des prêts hypothécaires «subprime » ou « alt-A », qui sont de bien moindre qualité que les « prime». Joseph Cassano était adoré de Wall Street. Avec Angelo Mozilo (1), un autre Italo-Américain, il devint un bouc émissaire quand la bulle immobilière éclata.

Comme je l’ai exprimé sans ambages, le marché est loin d’être parfait mais il a le mérite de corriger rapidement ses erreurs, alors qu’un État-providence en est tout simplement incapable. (2) Le marché a vite retenu la leçon du naufrage de l’assureur A.I.G, qui n’avait pas de collatéraux suffisants pour ses positions spéculatives sur les produits dérivés.

La création d’un marché d’assurance des dettes souveraines arrive à point nommé

Il ne s’agit pas d’un marché de gré à gré mais d’un marché structuré avec une maison de compensation (clearing) pour réconcilier les ordres en fin de séance. Ce marché répond au souci grandissant des investisseurs internationaux de se protéger de la faillite à venir d’un certain nombre d’États. Il existe un index pour chaque zone à risque : Europe orientale, Moyen Orient, Afrique, etc. Mais un index surpasse les autres en volume de transactions depuis le début de l’année 2010. Il s’agit du iTraxx Sov X Western Europe Index. (3) Le volume est passé de 52,9 milliards de dollars en janvier à 109,3 milliards de dollars en février.

Le poète Thomas Stearns Eliot disait que février est le mois le plus cruel de l’année.

Ce mois le plus court de l’année n’est hélas pas encore achevé. Les requins flairent, à l’évidence, un grand carnage. Deux événements ont attisé leur frénésie : la grande manifestation organisée en Grèce contre le plan de rigueur du gouvernement et l’annonce que l’agence de notation Standard & Poor’s envisage de baisser la note de ce pays en raison justement de son incapacité à se réformer.

Cette frénésie des grands squales est à rapprocher d’un autre épisode sanglant qui se déroula en Méditerranée et en Mer du Nord. En 1992, ils vendirent à découvert les monnaies faibles arrimées au deutschemark. En quelques séances, ils encaissèrent des milliards de francs, de lires ou de livres. Le système monétaire européen avait vécu ! Humiliés par cette leçon du marché qu’ils n’ont jamais retenue, les dirigeants européens, sous la houlette de François Mitterrand, eurent l’idée de créer une monnaie unique pour se protéger. Dix-huit ans plus tard, une autre tragédie va se jouer avec l’implosion de la zone euro.

L’index d’assurance des dettes souveraines répond à un souci de transparence du marché

Les socialistes ont beaucoup reproché aux agences de notation de ne pas faire correctement leur travail. La faillite de Dubaï en est le dernier avatar. C’est le seul point sur lequel ils ont raison. Mais ils n’en ont tiré, malheureusement, aucune leçon. La seule proposition entendue sur les ondes est celle d’Olivier Pastré, sur France Culture, qui a proposé de nationaliser les agences de notation... (4)

Je profite de cette occasion pour réitérer ma proposition de taxer toutes les transactions financières à une hauteur infinitésimale de 0,01% pour avoir des agences de notation véritablement indépendantes. C’est le seul moyen de rompre le conflit d’intérêt entre un client et une agence. Dans le système actuel, c’est le client (emprunteur) qui rétribue l’agence !

L’index iTraxx Sov X Western Europe va éclairer les investisseurs sur les risques qu’ils encourent en achetant de la dette étatique. Comme l’indice de volatilité VIX, qui traduit la fébrilité du marché, un fort volume sur les transactions d’assurance est un mauvais signal pour les prêteurs à la Grèce (acheteurs de contrats d’assurance) et un bon pour les spéculateurs (vendeurs de contrats d’assurance). Dans un marché, il faut bien une contrepartie. Discuter sempiternellement du rôle néfaste des spéculateurs est aussi stérile que de parler du sexe des anges.

La vérité que l’on ne veut pas avouer aux Européens

La marquise de Bercy a déclaré, la semaine dernière, qu’un trop petit nombre de joueurs (sans citer de nom) dominent ce nouveau marché de la dette souveraine et qu’il faudra mettre en œuvre une régulation plus contraignante. Il est bien connu que la France abhorre le marché sous toutes ses formes. C’est tellement mieux, une bureaucratie tatillonne que le monde entier nous envie ! Bizarrement, l’ENA n’arrive plus à recruter de stagiaires étrangers. Même les Africains de nos anciennes colonies rechignent à perdre une année sur les bancs de cette école qui est le fleuron de notre système éducatif.

Cette déclaration de la marquise cache une terrible inquiétude de Bercy. Parmi les banques les plus exposées à la montagne de dettes pourries de la Grèce, qui est de l’ordre de 300 milliards de dollars, on trouve en tête les françaises avec un montant de 75,4 milliards de dollars, suivies des suisses avec 64 milliards et des allemandes avec 43,2 milliards. C’est l’estimation fournie par la Banque des Règlements Internationaux de Bale aux deux journalistes du New York Times qui mènent leur enquête. (5)

A la lumière de cette vérité dérangeante, qui est passée sous silence en Europe, on comprend pourquoi Paris et Berlin sont inquiets de la situation financière de la Grèce et qu’ils n’ont peut- être pas d’autre choix que de lui venir en aide, non pas par altruisme comme on le raconte sur les ondes, mais pour sauver leur peau. Si une grande banque d’un pays européen faisait faillite, ce pays irait inévitablement au tapis. Cela fait référence à la faillite retentissante de la banque autrichienne Kreditanstalt Bank, le 11 mai 1931, qui provoqua la Grande Dépression sur le vieux continent. (6) Il faut savoir que l’endettement des mastodontes comme la Deutsche Bank, la Société Générale ou BNP Paris-Bas dépasse celui des pays concernés. C’est pourquoi je réclame toujours le dépeçage de ces mammouths afin d’écarter l’épée de Damoclès qui est sur nos têtes. (7)

Un cercle vicieux

L’index iTraxx Sov X Western Europe alimenterait la spéculation. « C’est comme si vous achetez une police d’assurance d’incendie de la maison de votre voisin. Vous créez, de la sorte, une incitation à mettre le feu à sa maison », a dit Philip Gisdakis, d’UniCredit de Munich aux deux enquêteurs du New York Times.

Cette machine infernale pourrait se résumer ainsi : "Plus le marché des CDS se développe, plus la prime de risque augmente sur les bons du Trésor grec." Sur une ligne d’emprunt de 10 millions de dollars, la prime est ainsi passée de 282 000 $ en janvier à 400 000 $ en février. «L’index n’a pas créé cette situation mais il l’a exacerbée », a déclaré Sylvain Raynes, un expert, à R & R Consulting à New York.

Cette spéculation est corroborée par Depository Trust and Clearing Corporation, qui trace les flux de CDS. Cette maison de compensation a isolé les transactions qui n’intéressent que la Grèce. Le volume de contrats pour ce pays est passé de 38 milliards de dollars en janvier à 85 milliards en février ! C’est une véritable curée.

Le marché se tromperait-il en prédisant que la Grèce ne sera finalement pas secourue par l’Allemagne ?

C’est un autre indicateur que les rumeurs colportées par les vieux kremlinologues… La tension est montée d’un cran, cette semaine, entre Berlin et Athènes. Après trois mois de mépris, la belle Hélène s’affole. Sentant que la fourmi allemande va bientôt la lâcher, elle l’accuse d’ingratitude. Elle n’aurait toujours pas remboursé l’or qu’elle lui a volé en 1941! ! Berlin a répondu que cette dette avait été réglée en 1960.

La loi d’airain du marché révulsera encore les socialistes

Les banques européennes, qui sont fortement impliquées en Grèce, n’ont d’autre choix que de couvrir leurs positions en achetant des CDS. Le diable Goldman Sachs a aidé la Grèce à tricher sur ses comptes publics. Il a encaissé 300 millions de dollars de commission. (8) En compagnie d’autres requins de Wall Street, il a flairé la bonne affaire. Il a acheté, en douce, des masses de CDS, non pas pour se couvrir (hedging), mais pour spéculer. Il les revend à présent aux banques européennes en empochant une plus-value substantielle alors que les prix s’envolent. Quand la Grèce aura fait faillite, les banques européennes encaisseront la prime d’assurance de ces contrats. Cela couvrira une partie de leurs pertes. C’est pour cette raison que ces contrats ont été inventés. Comme l’indique le titre de l’article du New York Times, les banques d’investissement de Wall Street, qui ont aidé la Grèce à maquiller ses comptes, misent à présent sur sa perte. Elles gagneront sur les deux tableaux. Le marché est un juge impitoyable qui sanctionne les fautes des uns et récompense les mérites des autres.

L’aléa moral, juge suprême du marché

Les dirigeants européens ont cru écarter définitivement l’aléa moral avec la création de l’euro. Ils se sont trompés. L’aléa moral, qui pesait à l’époque sur n’importe quel État européen, a été transféré un cran plus haut. Les cigales méditerranéennes ont vécu dix années formidables. Elles ont mangé leur pain blanc. L’éclatement prochain de l’euro signifie pour elles le retour au pain noir.

Que faire sinon accepter sa condition ?

« Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs », disait le génial Jean de la Fontaine. Quand la grenouille grecque dévaluera la drachme de 50 % par rapport à l’euro, elle pourra convaincre le bœuf allemand de retourner passer ses vacances chez elle. La même remarque vaut pour l’Espagne qui est dans le collimateur du Wall Street Journal. (9)

Les malheurs s’accumulent sur les États providence

Sous la plume de Georges Sidéris, dans l’édition du 1er février 2010, Le Monde voyait la Grèce comme un banc d’essai d’une attaque en règle de l’État-providence. (9) Une fois de plus, les socialistes confondent les causes (endettement insoutenable de certains États) et les conséquences (démantèlement de l’État providence pour rembourser la dette). S’ils avaient lu l’œuvre de Carl Menger (1840-1921), le fondateur de l’école autrichienne, au lieu de celle de Karl Marx (1818-1883), ils ne commettraient pas cette énorme erreur d’analyse.

Bernard Martoïa

(1) Archive du 17 août 2009 : « Les cendres d’Angelo ».

(2) Archive du 26 décembre 2009 : « Le marché peur corriger ses erreurs mais pas l’Etat providence !».

(3) http://www.markit.com

(4) Archive du 19 décembre 2009 : « Le mythe du temps différent ».

(5) Édition du 25 février 2010 du New York Times : « Bank bet Greece defaults on debt they helped hide », par Nelson Schwartz et Eric Dash.

(6) Archive du 19 avril 2009 : « Le spectre de la Kreditanstalt Bank ».

(7) Archive du 31 octobre 2009 « Main Street versus Wall Street ».

(8) Archive du 22 février 2010 : « La Grèce sur la même pente que l’Argentine en 1999 ».

(9) Wall Street Journal du 24 février 2010 « The Euro’s next battleground : Spain »

(10) Le Monde du 1er février 2010 : « La Grèce est le banc d’essai d’une attaque générale des systèmes sociaux européens », par Georges Sidéris.

 

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