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17/10/09 Bernard Martoïa

Ne regrette rien Charles ! Tu ne pourrais jamais devenir millionnaire en France, mais tu pourras le redevenir un jour aux Etats-Unis, pays de la liberté !

Le lac Mooselookmeguntic est agité par un vent frais automnal. Devant le petit port de plaisance, abandonné des vacanciers, se tient droit un homme seul. Avec un chandail bleu marine à col roulé et les mains dans les poches d’un Lewis de coupe classique, Jean-Charles Goude contemple impavide cette vaste étendue d’eau à cheval sur deux comtés du Maine. Le capitaine est serein malgré la tempête qui s’est abattue, l’automne dernier, sur son pays d’adoption.

Charles, c’est ainsi qu’il préfère être appelé en Amérique où l’usage d’un diminutif est courant, est breton de naissance. Avec sa mère qui se remaria avec un ressortissant canadien, il gagna, en 1960, le Canada après avoir passé le baccalauréat. Il entama des études supérieures. Après avoir empoché un diplôme de Master of Business Administration, il commença à travailler dans le négoce agroalimentaire. Marié très jeune, il divorça quelques années plus tard de sa première épouse. « Je travaillais déjà beaucoup à cette époque et j’étais trop jeune pour mener une vie de couple», me raconte-t-il en me faisant visiter cette magnifique contrée du Maine.

Confronté aux affres du divorce, il dut abandonner à son épouse la maison qu’il n’avait pas encore remboursée. Endetté jusqu’au cou et confronté à une crise précoce de vocation, il réfléchit à son avenir professionnel. « Ma première épouse était antiquaire et j’avais la passion de l’art, pourquoi ne pas me lancer à mon tour dans ce métier ?» déclame-t-il avec l’assurance des gens à qui rien ne fait peur. « C’est ainsi que je suis parti en 1972 à Austin dans le Texas. J’ai commencé à zéro ce nouveau métier dans un garage. » Mais rapidement, Charles sut faire prospérer son entreprise. Il se retrouva à la tête d’une société employant jusqu’à une vingtaine d’ouvriers hautement qualifiés dans la restauration de pièces d’art. «Toutes les pièces que l’on achète demandent une restauration.» En une décennie, il se hissa parmi les cinq plus grands antiquaires des Etats-Unis !

Il se créa une clientèle internationale dans des circonstances rocambolesques. «Un jour, ma seconde épouse m’appelle du bureau pour me dire qu’un couple élégant mexicain veut payer avec une valise remplie de dollars. Que dois-je faire ?» lui demanda son épouse affolée. «Compte les billets et apporte les à la banque!» et d’ajouter, «Je n’ai fait aucune publicité en direction de l’autre côté du Rio Grande. Les clients sont venus à moi par le bouche à oreille» et de préciser, «il existe une classe aristocratique au Mexique, de souche européenne, qui est très cultivée et éprise d’arts. Je ne savais pas qu’elle allait devenir ma meilleure clientèle», dit-il avec étonnement.

Malgré une vie bien remplie, Charles a conservé un enthousiasme et une simplicité qui font de lui une personnalité attachante. « Mon meilleur ami était James Moriarty. » L’intéressé, qui s’est éteint le 12 mars dernier, n’était pas le personnage fictif inventé par Conan Doyle et que Sherlock Holmes avait surnommé « le Napoléon du crime. » Non, l’ami de Charles était son opposé. Il mena une carrière consulaire avant de devenir, à son tour, antiquaire. Son fils lui a emboîté le pas. Il est l’actuel ambassadeur des Etats-Unis en poste au Bengladesh. « Nous nous téléphonions toutes les semaines où que nous fûmes l’un et l’autre à travers le monde. Il est mort six mois après avoir arrêté de travailler en tant que consultant », me confesse avec tristesse Charles qui est hanté par la même angoisse existentielle. Pour ces deux êtres exceptionnels, il n’y a pas d’alternative en dehors d’une vie intense de travail.

Charles ne manque pas d’allant à 67 ans. Il est né en 1942. Après vingt ans de carrière passionnante dans le marché de l’art, il décida de tout plaquer. « Ce fut très facile. Je téléphonai un jour à Christie (la célèbre maison new-yorkaise de ventes aux enchères) Elle dépêcha, dans la semaine, six camions qui emportèrent toute ma collection ! Je plaçai cet argent à une banque de New York. Puis mon épouse et moi partîmes sur un voilier faire le tour du monde. Notre croisière dura sept ans. Puis, un jour, mon banquier me téléphona pour me dire que j’avais presque tout perdu le capital que je lui avais confié. » Assommé par la nouvelle, Charles refusa de parler à quiconque pendant un an. «Ce fut très dur à digérer. Que faire ?» dit-il avec une sincérité désarmante. «J’aurais pu demander à mes banquiers de me prêter de l’argent pour recommencer mon ancien métier d’antiquaire mais j’étais trop vieux pour cela. Il faut compter une dizaine d’années avant de reconstituer une collection intéressante. Que faire alors pour assurer mes vieux jours ? »

C’est ainsi que le 4 juillet 2004, jour de la fête nationale américaine, Charles arriva à Rangeley dans le Maine. Il venait tout juste de racheter le Rangeley Inn. Cet hôtel d’une quarantaine de chambres, bien placé sur Main Street, comprend, en outre, un motel d’une douzaine de chambres, lequel donne sur un étang. Le premier hôtel ouvrit, en 1877, au public. Il fut détruit dans un incendie au début du vingtième siècle. En 1908, un second établissement le remplaça. (1) Malgré une ambiance surannée de la Belle Epoque qui lui assure une clientèle fidèle en provenance de Boston ou même de New York (il faut compter huit heures de route), Charles ne se laissa pas aller à la rêverie sous les lambris dorés. Il se mit d’emblée au travail. A soixante-deux ans, il pelleta le vieux stock de charbon qui était entreposé depuis des décennies à la cave. «J’allais deux fois par jour à la décharge pendant deux mois» me conte-t-il.

« Ma priorité, lors du premier hiver, fut de restaurer les chambres du personnel qui étaient délabrées » ajoute-t-il. «On ne peut pas trouver du personnel sur place. J’ai dû faire appel à de la main d’œuvre étrangère.» Les deux jolies femmes de ménage que j’ai rencontrées sont mongoles. Elles ne s’expriment pas très bien en anglais mais elles compensent ce handicap par une gentillesse et un sourire ineffable. «L’une est diététicienne et l’autre architecte», me précise Charles. «Elles gagnent dix fois plus d’argent que dans leur pays en faisant ce métier de bonne» et, d’ajouter, « elles ne reviendront malheureusement pas l’an prochain. Le service américain de l’immigration n’accorde qu’un séjour de travail de six mois. Il n’est pas renouvelable ». La politique d’immigration du gouvernement américain est adaptée strictement aux besoins de l’économie.

Malgré son emploi du temps chargé (Charles travaille en moyenne soixante-quinze heures par semaine) il me consacre une part précieuse de son temps à me faire visiter son établissement. «En raison de la récession, j’ai été contraint de fermer provisoirement les chambres du Inn» me dit-il en montant avec une aisance stupéfiante, pour son âge, les marches du grand escalier. Victime d’une fracture de fatigue au talon, je le suis avec difficulté… «Les rares clients que nous avons en ce moment sont logés, comme toi, dans le motel» me dit-il. Charles a vite instauré entre nous le tutoiement. Il ouvre une chambre au premier étage. Elle est spacieuse et lumineuse. Son mobilier élégant date du siècle dernier. La décoration est entièrement son œuvre. Aucune chambre n’est semblable. A chacune d’entre elles il apporte sa touche d’artiste. Puis il me conduit au dernier étage sous les combles. C’est là que se trouve son atelier. De nombreuses œuvres d’arts achetées aux enchères attendent que le maître soigne leurs plaies.

Comment ce sexagénaire parvient-il à tout faire seul ? «Je ne dors que cinq heures par nuit en moyenne et cela me laisse le temps de lire», dit-il avec amusement. «Si j’avais fait appel à un contractor (entrepreneur), la rénovation de l’hôtel aurait été achevée depuis longtemps mais je ne serais sans doute plus propriétaire des murs. Avec la récession qui s’est abattue, mon taux d’occupation de chambres est tombé à 10 % cette année. Je n’ai jamais vu une pareille récession en Amérique», ajoute-t-il catastrophé. «Pour te donner une idée, je ramasse environ 80 % des touristes qui passent en ville. Je me demande comment les autres établissements n’ont pas encore fermé.»

Il est facile d’estimer le taux d’occupation d’un motel par le nombre de voitures garées devant chaque chambre. Certains parkings sont entièrement vides en ce début d’automne qui est pourtant le pic du feuillage dans le Maine. A la mi-octobre, toutes les feuilles seront tombées et les derniers touristes disparaîtront de cette froide contrée. Pendant deux mois, Rangeley sera une ville morte. Elle ressuscitera aux vacances de Noël lorsque les touristes viendront skier à la station voisine de Saddleback Mountain.

Alors que nous marchons en direction de l’étang qui jouxte son établissement, Charles reçoit un appel téléphonique. C'est un cuisinier à qui il doit annoncer qu’il est licencié. Je m’écarte. Au bout de deux minutes de conversation menées sans alacrité, Charles revient à moi. «J’avais trois cuisiniers mais je ne peux plus en garder que deux», me confie-t-il. «Il en est de même pour le reste du personnel. J’avais vingt-deux employés l’an dernier. Je n’en ai plus que la moitié aujourd’hui. Je fais des économies partout pour tenir le coup.»

- Mais Charles où va donc l’argent du plan de sauvetage du gouvernement fédéral ?
A ma question, son regard se durcit. C’est un sujet qui lui rappelle un trop mauvais souvenir pour le prendre à la légère.
- Le gouvernement fédéral n’aurait jamais dû venir en aide aux banquiers. Nous sommes au pain sec et à l’eau dans le Maine pendant que ces nantis de Wall Street vont encaisser des bonus indécents en fin d’année !

Malheureusement, lorsqu’on ouvre trop fort le robinet, ce sont les gens qui sont placés le plus près de celui-ci qui recueillent les gouttes perdues. C’est la conséquence de la politique keynésienne menée par la Fed et le Trésor américain. Les Français sont convaincus que c’est le laissez-faire qui est responsable du déclenchement de la récession alors que c’est l’excès d’interventionnisme qui en est la cause. (2)

-J’aurais aimé rénover un vieil hôtel parisien, me confie Charles qui a une bouffée de nostalgie.

Je ne lui dis pas que l’ancienne ministre de la Culture, Christine Albanel, avait trouvé séduisante l’idée, sans doute soufflée par les énarques de son cabinet, de taxer les hôtels de luxe pour financer son projet de rénovation du patrimoine que l’Etat s’avère incapable d’entretenir. Les énarques omnipotents ne savent que taxer et redistribuer la richesse.

- Ne regrette rien Charles ! Tu ne pourrais jamais devenir millionnaire en France, mais tu pourras le redevenir, un jour, dans ce pays de la liberté.

Daniel H Burnham disait : «Ne faites pas de petits plans, ils n’ont pas la magie de remuer le sang des hommes… Faites de grands projets, visez haut et travaillez dur pour y parvenir.» Un Américain peut toujours en rêver mais pas un Français soumis à une fiscalité écrasante. C’est pourquoi les Français talentueux et ambitieux sont partis sous d’autres cieux plus cléments. La France remporte chaque année la palme d’enfer fiscal de la planète qui est décernée par le magazine Forbes ; un événement soigneusement occulté par nos médias. «On se distingue comme on peut», rétorqueront quelques Français lucides mais incapables de faire entendre leur voix dans le concert de gémissements proférés par les partageux qui ne seront jamais satisfaits ! L’inégalité est consubstantielle à notre univers. Il faut la prendre comme une chance et non pas pour une calamité. Ce sont des gens téméraires, comme Charles, qui pourraient créer des richesses et redresser la France mais ce n’est certainement pas sous le règne des énarques que nous y parviendrons un jour…

Plus en phase avec l’opinion publique qu’avec les mesures draconiennes pour redresser notre nation (la réduction du rôle de l’Etat à son pré carré régalien), le Président de la République a nommé deux anciens inspecteurs des finances et Premiers ministres pour concocter un emprunt national. Ce serait un miracle que le Titanic ne coule pas avec l’arrivée à bord de ces deux capitaines !

Bernard Martoïa

(1) Pour une histoire complète du Rangeley Inn, reportez-vous à son excellent site sur Internet : http://www.rangeleyinn.com  

(2) Je vais probablement consacrer un livre à ce sujet important et toujours mal compris de mes compatriotes qui, pour leur excuse, n’ont qu’une vision uniformément marxiste entretenue par la gent journalistique.

 

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