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31/5/09 Bernard Martoïa
       Comment son modèle social a tué l’industrie                          automobile américaine

"Tous les gens ruinés le sont à cause de leur propension naturelle", Edmond Burke (1729-1797)

Le marché est hermétique aux mauvaises nouvelles…

L’indice Dow Jones a clôturé vendredi 29 mai à 8500 points. Il a gagné 223 points, soit 2,7 % dans la semaine écoulée. Contrairement à ma prédiction de la semaine dernière, la pandémie d’exubérance irrationnelle E2I2 n’est pas encore conjurée.

Faute de crédit, des criminels seront bientôt remis en liberté en Californie.

Les électeurs californiens ont rejeté cinq propositions sur six dans le référendum organisé le 20 mai 2009. La proposition 1A relative aux finances publiques est celle qui intéresse le plus les conservateurs. Concernant la proposition de mariage de gens du même sexe, reportez-vous à la presse française qui en fait ses choux gras.

Présentée par le député républicain Roger Niello à la Chambre basse de Sacramento, la proposition 1A visait à limiter les déficits et les dépenses futures de l’Etat qui, avec ses trente-six millions d’habitants, est le plus peuplé de l’Union. Concrètement, il s’agissait d’augmenter la taille d’un fonds de réserve baptisé «rainy day» (jour pluvieux). Tout surplus éventuel de recettes devait être reversé obligatoirement à ce fonds qui devait servir d’amortisseur en période de récession. Par une majorité de 66 %, les électeurs californiens ont rejeté cette proposition de bon sens.

Le gouverneur Arnold Schwarzenegger va devoir tailler à la hache dans les dépenses. Faute de crédit pour le système pénitentiaire qui est le premier budget de l’Etat, des milliers de prisonniers seront relâchés dans la nature. Fera-t-on un tri entre les criminels et les autres ? J’en doute en raison de la pagaille qui règne à Sacramento.

Le problème de la Californie ne date pas d’hier. Il remonte très précisément au 6 juin 1978 lorsqu’un autre référendum (proposition 13) fut adopté sous l’égide du gouverneur Ronald Reagan. La section 1 de cette proposition était la suivante : « Le montant maximal de toute taxe foncière ad valorem ne saurait excéder 1 % de la valeur de ladite propriété.» Si ce principe était bon (fiscalité minimale), il fallait en tirer la conséquence, à savoir une limitation correspondante des dépenses publiques. Mais députés et sénateurs démocrates, qui règnent sans partage au parlement de Sacramento depuis le rattachement de cet Etat à l'Union en 1850, ont toujours refusé d’équilibrer les dépenses et les recettes.

Il existe plus de cinq cents agences, départements, commissions et administrations dans ce bastion démocrate. Pour consulter la liste complète, reportez-vous au lien (1) Vous lirez qu’en matière de bureaucratie, la Californie n’a rien à envier à la France.

Pour faire plaisir au syndicat U.A.W et au président Obama, le Michigan sera très bientôt l’Etat le plus subventionné de l’Union

Un autre Etat de l’Union est également au bord de la faillite. Il s’agit du Michigan. Un million de foyers seront touchés directement par la liquidation des constructeurs automobiles Chrysler et General Motors, laquelle sera vraisemblablement annoncée en début de semaine prochaine.

Le management de ces deux entreprises ressemble étrangement à celui de la Société Nationale des Chemins de Fer (SNCF) en France. Dans une enquête menée par Peter Boyer « The Road Ahead » et publiée, le 27 avril, par le magazine The New Yorker, on apprend que le nombre d’actifs est quatre fois moindre que celui des retraités ! C’est exactement le même ratio actif/inactif dans l’entreprise phare française. Avec le système imposé par le tout puissant syndicat United Auto Workers (UAW) qui a l’exclusivité de la représentation syndicale des salariés de l’entreprise, trente annuités sont suffisantes pour collecter une généreuse pension. Ainsi, l’âge de la retraite sonne à quarante-huit ans pour l’ouvrier qui est entré à dix-huit ans dans l’entreprise. C’est mieux qu’à la S.N.C.F où l’âge légal de la retraite est à cinquante ans.

Quand les patrons de l’industrie automobile vinrent plaider, séparément et en avion privé, leur cause auprès du Congrès (2), ils furent surpris de l’accueil sarcastique qui leur fut réservé. Ils s’attendaient sans doute à ce que les cordons de la bourse fussent déliés sans leur poser trop de questions. Mais le sénateur républicain Bob Corker du Tennessee voulait leur poser des questions pertinentes.

Lors d’un interrogatoire serré au sein de la commission des finances, il fut révélé que les dinosaures n’avaient aucune chance de survivre à la crise. Ce n’était pas par manque d’imagination de la part de la direction, comme le martèle la presse gauchiste française, mais à cause des clauses léonines qui furent imposées par le syndicat dans un contrat baptisé « Jobs Bank ». Ce contrat fut signé en 1984 sous la présidence de Ronald Reagan qui n’était nullement concerné par cette affaire de droit privé. Il est dommage qu’il n’eût pas été consulté car ces entreprises auraient pu s’adapter à la concurrence internationale si elles avaient eu les coudées franches…

A un moment de l’enquête, marquant un ton d’incrédulité, Corker dit qu’il avait entendu dire que les sociétés gardaient leurs usines en production même s’il n’y avait pas de demande pour ces voitures, parce que le contrat avec le syndicat rendait trop cher d’arrêter les chaînes de montage. Corker demanda à Robert Nardelli, le président directeur général de Chrysler, si c’était vrai. Nardelli, la tête entre les mains, répondit :
-C’était une obligation contractuelle. Si nous arrêtions une chaîne, nous devions continuer à payer les salaires à hauteur de 95 %.
- Cela me paraît problématique, je veux dire, en surface, répondit Corker. Et il me semble que vous demandez vingt-cinq milliards de dollars pour supporter une clause qui ne serait tolérée dans aucune autre entreprise de ce pays.

C’est pourtant ce qui se passe chaque année en France lorsque le directeur de la SNCF demander une dotation de dix milliards d’euros au gouvernement.

En 1984, l’usine Nissan à Smyrna dans le Tennessee (Corker est le sénateur de cet Etat) commençait à tourner à plein régime et Honda construisait une usine à Marysville dans l’Ohio. Flairant le danger, les dirigeants de General Motors, voulurent robotiser leurs usines pour augmenter la productivité. Le syndicat U.A.W imposa la clause suivante pour dissuader la direction : tous les ouvriers licenciés devront être versés automatiquement dans le programme «jobs bank» et recevront un salaire à hauteur de 95 %. Ils ne seront pas obligés de rechercher un autre emploi. Ainsi, comme l’a rapporté le journal Detroit News, beaucoup de ces licenciés ont passé leur temps à jouer aux mots croisés à leur syndicat. Pour chaque voiture sortant des chaînes de montage de Chrysler et General Motors, il est estimé un surcoût de 1500 $ pour payer ces extravagances. Mais la hausse faramineuse du pétrole, l’an dernier, a mis fin au « modèle social » du Michigan.

Quand Corker demanda aux trois présidents leur plan pour les vingt-cinq milliards de dollars, ils avouèrent qu’ils n’avaient pas de plan spécifique et qu’ils se partageraient le montant en fonction de la part de marché de chacun. « J’étais embarrassé pour eux », dira plus tard Corker en séance plénière du Sénat.

L’hostilité à l’égard du modèle social du Michigan reflète la fracture qui est en train de s’opérer au sein du parti démocrate. Le centre de gravité n’est plus Détroit mais Denver dans le Colorado, un autre Etat de l’Ouest qui a basculé dans le camp démocrate lors de la dernière élection présidentielle.

L’idéologie dominante du parti de l’Ane n’est plus celle des syndicats, des cols bleus et de leurs usines qui disparaissent rapidement au profit exclusif de la Chine, mais celle de l’environnement et des sociétés de haute technologie.

Obama a surfé sur la vague verte pour l’emporter. Il a raflé la mise auprès des jeunes cadres qui rêvent d’air pur, d’eau fraîche et de ballades à vélo tout terrain dans les Rocky Mountains.

Cette évolution pèse sur les constructeurs automobiles. Ainsi le Sierra Club de San Francisco, le club à l’avant-garde de l’écologie, a mené une ardente campagne contre l’usage des S.U.V (sport utility vehicles), les véhicules à quatre roues motrices qui défoncent la nature.

Si nous ne connaissons pas encore les détails de la liquidation, les grandes lignes ont été jetées par le président Obama. Les dinosaures seront démantelés et fourgués à des investisseurs étrangers. Grâce au pouvoir de nuisance du syndicat U.A.W, le généreux système de protection sociale devrait être préservé pour les anciens. En revanche, les nouveaux employés auront un statut aligné sur celui des usines japonaises opérant sur le sol américain.

Déjà une polémique a surgi concernant le traitement privilégié des futurs licenciés du Michigan alors que ceux qui souffrent du chômage en Californie, en Floride et ailleurs n’ont fait l’objet d’aucune considération. Cela nous ramène à l’adage en vogue à la Maison Blanche et à la Fed : « Too big to fail !» On ne peut pas laisser tomber le Michigan mais on peut laisser crever les autres qui sont plus petits.

Que les admirateurs d’Obama en Europe veuillent l’admettre ou non, leur idole applique la real politic (le cynisme à l’égard des forces en présence) dans ce plan de sauvetage tant attendu, car il concerne le futur de l’ex-première entreprise du monde.

Bernard Martoïa

(1) Source : http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_California_state_agencies  

(2) Dans mes archives, article du 24 novembre 2008 intitulé : « Deux poids, deux mesures. »

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