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13/3/09 Marc Mennessier
                         Marc Mennessier :
    « Les autorités, après l’explosion d’AZF, ne         voulaient pas entendre parler de l’hypothèse                                  islamiste ! »

Riposte Laïque : Vous êtes l’auteur d’un livre, « AZF un silence d’Etat ». Une de nos lectrices, Chantal Crabère, en a fait une critique. Vous émettez de sérieux doutes sur la version officielle de l’explosion accidentelle du 21 septembre 2001. Pourquoi ?

Marc Mennessier : Parce que, scientifiquement, elle ne tient pas la route. Les experts judiciaires ont imaginé, après des années de tâtonnements, un scénario très alambiqué qui repose sur l’hypothèse d’un mélange malencontreux entre deux produits incompatibles : le nitrate d’ammonium stocké dans le fameux hangar 221 et un désinfectant pour piscine, le DCCNa, également fabriqué dans l’usine.

Dans certaines conditions très particulières (mélange intime, forte humidité, confinement) ces deux produits peuvent engendrer un composé très instable, le trichlorure d’azote. Mais ces conditions n’étaient pas réunies le matin du 21 septembre, de sorte que cette réaction explosive n’a pas pu avoir lieu. Surtout l’accusation n’a pas été capable de prouver que ce mélange s’est bel et bien produit. Les experts ont d’abord suggéré qu’un ouvrier a déposé, par erreur, 500 kg de DCCNa dans le box du hangar 221, vingt minutes avant l’explosion. Mais la reconstitution, effectuée en octobre 2002, a démontré que la confusion était impossible à cause de l’insupportable odeur de chlore dégagée par le DCCNa.

Pour contourner le problème, ils sont revenus trois ans plus tard avec un nouveau scénario dans lequel, ils affirment cette fois que ce n’est plus 500 kg mais seulement quelques kilos de ce composé chloré, pris en sandwich entre deux couches nitrates, qui aurait engendré l’explosion meurtrière. Je démontre dans mon livre que c’est matériellement impossible. Surtout les analyses des échantillons prélevés sur le sol où a été confectionnée l’ultime benne déposée dans le hangar 221 ont montré qu’il n’y avait pas de DCCNa à cet endroit ! L’ouvrier, qui a d’ailleurs bénéficié d’un non-lieu, n’a donc pas pu en balayer quelques kilos comme l’affirment les experts. Aussi incroyable que cela puisse paraître cette "explication" a quand même été retenue par les juges d’instruction. Elle devrait logiquement voler en éclats lorsqu’elle sera examinée pendant le procès...

Riposte Laïque : Comment expliquez-vous l’attitude des autorités françaises, à l’époque ?

Marc Mennessier : C’est un fait que l’accident a été privilégié dès l’après-midi du 21 septembre par le Premier ministre et le président de la République de l’époque. Pourtant ni M. Jospin, ni M. Chirac, ne disposaient du moindre indice leur permettant de pencher "objectivement" pour cette thèse. A 12 h 31, soit deux heures et quart seulement après l’onde de choc qui a ravagé Toulouse, l’AFP affirmait que "selon les premières constatations effectuées par la police" l’explosion "serait probablement d’origine accidentelle".

Or à cet instant précis, la police judiciaire et la sûreté publique venaient à peine d’arriver sur les lieux... Il semble, même si je n’en ai pas la preuve ultime, que le pouvoir a cherché dès le départ à calmer le jeu en évacuant la thèse de l’attentat, jugée beaucoup trop anxiogène. On était seulement dix jours après le 11 septembre. Une nouvelle attaque terroriste, en France cette fois, pouvait entraîner des réactions de psychose collective. Sans parler de la panique économique avec la crainte de voir les marchés s’effondrer à nouveau (Wall Street venait seulement de rouvrir...).

Sur le front diplomatique, notre pays aurait été quasiment obligé de suivre Bush dans sa croisade contre les Talibans et Ben Laden. Et puis il y avait la crainte de troubles, d’émeutes comme cela s’était produit trois ans plus tôt au Mirail, un quartier "chaud" de Toulouse, qui s’était embrasé après la mort d’un jeune beur victime d’une bavure policière. Cette volonté de calmer le jeu est compréhensible. Ce qui l’est moins, c’est que les quelques policiers du SRPJ de Toulouse qui ont voulu, très vite, enquêter sur la piste terroriste à partir d’indices troublants, en ont été délibérément empêchés par leur hiérarchie. Y a-t-il eu entrave à l’enquête judiciaire ? La question devra être posée.

Riposte Laïque : Vous avez évoqué la piste d’un attentat islamiste, piste également évoquée par une autre journaliste, Anne-Marie Casteret. Qu’avez-vous comme éléments pour avancer une telle hypothèse ?

Marc Mennessier : Il est vrai que j’ai eu la chance de travailler en tandem pendant des années avec Anne-Marie Casteret, jusqu’à son décès en mai 2006. Elle pour L’Express moi pour Le Figaro. Les éléments que nous avons révélés à l’époque dans nos articles n’ont pas changé.

Tout est parti de la découverte, le samedi 22 septembre, à la morgue de l’hôpital Purpan de Toulouse, de la tenue vestimentaire extravagante d’un homme, Hassan J., retrouvé mort près du cratère laissé par l’explosion avec cinq épaisseurs de sous-vêtements sur lui. Frappée également par son étrange propreté, la médecin légiste qui fait cette découverte insolite, alertera les policiers présents à la morgue en leur disant que selon elle, "cet homme savait qu’il allait mourir, il s’était préparé à avoir une relation avec Dieu". Il est en effet avéré que dans les milieux islamistes, les candidats au martyre rêvent d’accéder directement au Paradis où les attendent les 72 vierges (voire plus selon certains auteurs !) promises en échange de leur sacrifice.

Il est déjà arrivé, notamment en Israël, que certains protègent leur sexe au moyen de divers artifices afin d’arriver "entiers" dans l’Au-delà. Etait-ce le cas de Hassan J. ? Les policiers qui vont chercher à en avoir le coeur net ne pourront aller au bout de leurs investigations. Après les avoir accusés de "polluer" l’enquête, leurs supérieurs leur interdiront d’auditionner la médecin légiste et ils devront patienter plusieurs jours avant de pouvoir perquisitionner l’appartement du suspect. Quand ils y parviennent, le 28 septembre 2001 au matin, tout est "nettoyé". La compagne d’Hassan leur dit qu’elle a "tout jeté à la poubelle pour pouvoir mieux l’oublier". Le fil est rompu. Comme me le confiera l’un de ces policiers : "Une fois que le ménage a été fait, il n’y a plus que ce que le ménage nous a laissé." C’est-à-dire rien.

Les policiers auront tout de même le temps de recueillir, malheureusement hors procédure, le témoignage de la soeur d’Hassan, disant que ce dernier fréquentait les islamistes. Des camionneurs et des salariés de l’usine viendront également se plaindre de son comportement agressif et violent dans les jours et les heures qui ont précédé l’explosion. Il aurait, selon eux, menacé à plusieurs reprises de tout faire sauter. Mais on est bien d’accord : tout cela ne constitue pas une preuve, simplement un faisceau d’indices qui devaient être vérifiés avec la plus grande célérité. Avant que d’éventuelles preuves matérielles ne disparaissent. Cela n’a pas été le cas.

Riposte Laïque : Comment le milieu associatif toulousain, très mobilisé en général, a-t-il réagi à votre enquête ?

Marc Mennessier : Très mal. Dans la mesure où nous ne militions pas en faveur de l’accident, nous étions accusés, Anne-Marie Casteret et moi de chercher à attirer la justice vers de fausses pistes. Beaucoup de gens, aidés en cela par les déclarations des autorités, ont très vite considéré que l’entreprise était coupable du drame qui avait meurtri leurs vies. L’accident, "sûr à 99%" selon la formule du procureur de Toulouse, s’est imposé comme une évidence.

Riposte Laïque : Vous êtes très isolé, professionnellement, aucun autre journaliste ne reprend votre thèse. Comment expliquez-vous cela ?

Marc Mennessier
: J’en parle longuement dans le dernier chapitre de mon livre. Nous sommes en effet un tout petit nombre à avoir cherché dans cette direction. Je vois une raison à cela : le journalisme d’investigation n’est plus valorisé comme il devrait l’être en France aujourd’hui. Une enquête comme celle-là demande beaucoup de moyens et de temps et comporte un certain nombre de risques. Or la presse française, fragilisée économiquement et donc de moins en moins indépendante, ne joue plus, dans l’ensemble, son rôle de quatrième pouvoir.

Je note également que la majorité de mes confrères ont considéré d’emblée que Total était le coupable idéal. Après la marée noire de l’Erika, survenue un an plus tôt, un raccourci hâtif et un peu simpliste a été fait entre le "bateau poubelle" et "l’usine poubelle" d’AZF. Sans compter les liens, beaucoup trop étroits à mon sens, que certains journalistes entretiennent avec leurs sources, notamment policières, qui les manipulent et dont ils relaient les informations sans le moindre esprit critique. C’était notamment le cas à Toulouse, où j’ai constaté que des confrères de la presse locale répercutaient quasiment mot pour mot ce qu’ils entendaient dire au commissariat. C’est comme ça que l’on a vu, dans les semaines qui ont suivi le drame, des articles présenter des scénarios accidentels totalement fantaisistes et exclure dans le même temps la piste criminelle sans argument convaincant.

Riposte Laïque : Que répondez-vous à ceux qui vous disent que vous faites le jeu de Total, dans ce dossier ?

Marc Mennessier : Que ce n’est pas mon problème. Que mon métier consiste à comprendre ce qui s’est réellement passé à Toulouse le 21 septembre 2001. Pour l’instant, rien dans le dossier ne permet d’accabler Total, en ce sens qu’il n’y a pas, à ce jour, de lien causal permettant d’établir clairement la responsabilité de l’entreprise. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir cherché. Pourquoi dans ces conditions faudrait-il que je m’interdise d’investiguer d’autres pistes sous prétexte que cela ferait le jeu de Total, comme vous dites ? Pourquoi faudrait-il que Total soit coupable, forcément coupable ? Quoi que l’on puisse lui reprocher par ailleurs, il me semble que cette entreprise, mais aussi ses salariés, ont droit comme tout le monde à la présomption d’innocence.

Riposte Laïque : Quel est votre regard sur le déroulement du procès ?

Marc Mennessier : Il m’est difficile de répondre. D’une part parce que le procès ne fait que commencer et qu’il ne s’est pour l’instant pas passé grand chose sur le fond. D’autre part, parce qu’étant cité à comparaître comme témoin le 19 mars prochain, je suis tenu de faire preuve d’une certaine réserve. Je n’ai notamment pas le droit, jusqu’à cette date d’assister à l’audience. Mes informations ne sont donc que de deuxième main. Je vous propose que nous en reparlions après, si vous le voulez bien...

Propos recueillis par Pierre Cassen

Marc Mennessier, est l’auteur d’"AZF, un silence d’Etat", publié au Seuil (septembre 2008).

http://www.azfsilencedetat.com
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