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3/4/10 Thierry Desjardins

De la « racaille » aux « crapules » !

En visite à Sevran, dans le fameux 9-3, au lendemain de nouveaux incidents, Brice Hortefeux qui est devenu beaucoup plus discret pour ne pas dire inexistant depuis qu’il a été nommé ministre de l’Intérieur, a déclaré qu’il ne laisserait pas « les crapules » régner en maîtres dans nos rues.

Il faut dire qu’à Sevran, comme à Tremblay-en-France, comme à La Courneuve, comme à Stains, comme dans la plupart des villes « pourries » de Seine-Saint-Denis et de toutes nos banlieues « difficiles », la situation se dégrade de mois en mois. La violence prend des proportions considérables, les braves gens sont terrifiés, des bandes de jeunes règlent leurs comptes maintenant à l’arme à feu et s’attaquent à tout ce qui leur semble représenter l’Etat (les commissariats, les transports, les pompiers, les établissements scolaires, etc.). Quant aux dealers de drogue, ils font désormais la loi, au vu et au su de tout le monde et en toute impunité dans des territoires qui s’agrandissent d’année en année.

Certains feront remarquer que ces zones maudites sont à très forte population immigrée. D’autres, plus judicieux, noteront que cette population, immigrée ou pas, détient généralement des records de chômage insupportables : plus de 40% pour les adultes, plus de 60% pour les jeunes. Ce n’est, bien sûr, pas une excuse mais c’est une explication. Dans ce monde, coupé du reste du pays, aux immeubles délabrés perdus dans des friches industrielles ou des terrains vagues, à la population déracinée, sans travail, ni culture, ni formation, ni surtout le moindre espoir en un avenir meilleur, la rancœur, la haine et la violence ne peuvent que s’exacerber au fil des années.

Les jeunes et les moins jeunes sont convaincus que l’Etat les ignore et les méprise. Et il faut bien reconnaître qu’alors que tous nos gouvernements successifs, de droite comme de gauche, nous ont « bassinés », pendant des années, avec leurs « politiques de la ville », leurs « plans Marshall pour les banlieues », leurs promesses de faire repeindre les cages d’escalier (Rocard !), de planter des géraniums et de créer des zones franches, rien n’a changé.

Plus grave encore, ces « exclus de naissance » ont le sentiment, qu’ils soient français ou non, que la Nation les rejette dans leurs ghettos de misère. Refusant, par pure idéologie, le principe de l’assimilation et voulant « respecter leurs différences », nous en avons fait, même quand ils avaient depuis deux ou trois générations la nationalité française, des Français « à part », autant dire « de deuxième zone » et la couleur de leur peau tout comme leur adresse les désignent facilement à la vindicte de certains extrémistes. Et le débat absurde sur l’identité nationale n’a fait qu’aggraver la fracture, qu’élargir le fossé.

Bannis de notre société, chômeurs à vie, la drogue est devenue leur seul espoir et pour oublier leur malheur en la consommant et pour se procurer un peu, voire beaucoup d’argent et s’offrir ces biens de notre société de consommation qu’ils entraperçoivent à la télévision ou du bord des autoroutes. Ce qui frappe quand on visite ces cités, c’est, outre la misère des lieux et le nombre des paraboles de télévision tournées vers l’Algérie ou les pays du Golfe, le luxe de certaines voitures de très grosses cylindrées.

Il s’agit là, évidemment, d’un problème immense qui, s’il n’est pas réglé prochainement, risque fort de nous faire connaître des émeutes -comme on en a connues aux Etats-Unis- qui pourraient très vite dégénérer en une sorte de guerre civile. N’oublions pas qu’il y a plus de cinq millions d’habitants dans ces « zones difficiles ». 8% de la population française.

Inutile de tourner autour de du pot. Il est absurde de continuer inlassablement à réunir des « tables rondes », les colloques, des symposiums, avec sociologues, psychologues, urbanistes, animateurs sociaux, etc. pour comprendre ce « malaise des banlieues » et tenter de trouver une solution.

Le vrai problème de ces cités de non-droit, le seul, ce n’est ni le déracinement, ni le choc des cultures, ni même l’Islam plus ou moins radical (qui n’est rien d’autre, pour la plupart de ces jeunes prêts à aller se battre en Afghanistan, qu’un refuge de désespérés), c’est le chômage et donc la misère. Tout le reste n’est que balivernes.

Si ces jeunes et ces moins jeunes avaient un travail décent, ils n’auraient plus besoin de « fumer » pour oublier et ne deviendraient pas de petits dealers pour s’offrir leur drogue et leurs petits plaisirs. Et les grands dealers se retrouveraient avec leurs stocks sur les bras.

Il n’est pas besoin d’être un pseudo spécialiste pour comprendre que si ces jeunes se jettent dans l’Islam fanatique, dans la délinquance ou dans la drogue c’est tout simplement parce qu’ils n’ont pas le droit de rêver d’avoir un jour un appartement coquet, une voiture, une gentille petite famille. Seulement voilà, nous n’avons pas de travail à leur offrir. Ils sont, le plus souvent, sans aucune formation et il n’y a plus d’emplois pour ceux qui n’ont que leurs bras à louer. La crise n’a, bien sûr, rien arrangé et elle est loin d’être finie.

Alors ? Alors, en attendant on ne sait pas trop quoi, certains ont des idées.
Le maire de Sevran, Stéphane Gatignon, un communiste passé chez Europe-Ecologie lors des dernières régionales, propose qu’on… dépénalise le cannabis. Rien de moins. Certes, il est en première ligne et sans doute un peu au bout du rouleau, mais tout de même !

C’est, une fois de plus, l’absurde principe du « moindre mal ». La même théorie que ceux qui, pour lutter contre la prostitution, souhaitent qu’on rouvre les maisons closes. Lui, pour lutter contre la drogue, il veut qu’on la mette en vente libre. Cà s’appelle capituler en rase campagne. L’Etat ne pouvant rien contre la délinquance, il dépénalise la délinquance et le tour est joué.

Stéphane Gatignon a beau faire remarquer qu’un à deux millions d’individus fument du cannabis dans ce pays, que le cannabis n’est pas si dangereux qu’on le dit et que cette dépénalisation ruinerait les gros dealers de cannabis (estimés à un bon millier sur l’ensemble du territoire et ayant un bénéfice annuel d’environ 500.000 € chacun), il n’est pas convainquant.

Reste alors, en attendant mieux, la chasse aux trafiquants. C’est ce à quoi s’emploie la police avec plus ou moins de succès. Car, malgré toutes les rodomontades de nos ministres de l’Intérieur successifs, le trafic de la drogue en France n’a fait qu’augmenter considérablement ces dernières années. Et la suppression de la police de proximité, décidée par Nicolas Sarkozy, a évidemment été une catastrophe sur ce plan-là.

Voulant chausser les bottines de Sarkozy, Brice Hortefeux commet les mêmes erreurs que son ami de trente ans. Coups de menton, promesses inconsidérées, menaces et dérapages verbaux. En novembre 2005, Sarkozy avait promis aux habitants d’Argenteuil qu’il allait les débarrasser de la « racaille ». Cette semaine, Hortefeux a promis aux habitants de Sevran qu’il allait les débarrasser des « crapules ».

Il est évident que les trafiquants de drogue sont, tout comme ceux qui tyrannisent des quartiers entiers, mettent le feu aux voitures ou attaquent les policiers et les pompiers à coups de cocktails Molotov, de la racaille et des crapules.

Mais, d’une part, un ministre de la République ne parle pas ainsi (Chevènement s’en était tenu aux « sauvageons ») et, d’autre part, l’expérience d’Argenteuil aurait dû faire comprendre au successeur de Sarkozy place Beauvau qu’en s’en prenant, avec de tels termes, à une poignée de délinquants, il scandaliserait l’ensemble des jeunes de la communauté immigrée qui se sentirait, une fois de plus, stigmatisé.

Sarkozy avec sa « racaille » (et son « karcher ») ne visait sans doute que les délinquants d’Argenteuil, mais tous les jeunes « blacks et beurs » de toutes nos banlieues se sont sentis insultés. Il y a fort à parier que tous ces jeunes que la police soumet à des contrôles « au faciès » incessants vont, une nouvelle fois se sentir collectivement insultés par ce mot de « crapules ».

Quand on est ministre on fait attention à ce qu’on dit. Surtout quand on ne peut rien faire et qu’on s’adresse à une population déjà écorchée vive. Mais il est vrai que Sarkozy venait publiquement de faire remarquer à Hortefeux son inefficacité en se vantant d’avoir lui-même « tué le métier de ministre de l’Intérieur ».

Thierry Desjardins

http://www.thierry-desjardins.fr/

 

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