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1/4/10 Thierry Desjardins
      Au Caucase, c’est une guerre de               religion qui se prépare !

Personne n’a jamais rien compris à ce qui se passait dans les innombrables états-croupions du Caucase. On sait vaguement que c’est au sud de la Russie, quelque part aux alentours de la Mer Noire et de la Caspienne, à la frontière avec les mondes turc, iranien et afghan. Et on se contente de répéter, depuis des années, qu’il s’agit d’un « baril de poudre » avec sa kyrielle de peuples qui se détestent depuis tout temps, qui s’entretuent depuis des siècles et qui ont toujours été en rébellion plus ou moins larvée contre tous ceux qui les ont dominés.

L’éclatement de l’URSS (dont nous n’avons pas encore réalisé toutes les conséquences) semble avoir réveillé la région que Staline avait assommée dans un sommeil profond.
On sait qu’en 1991, les grandes « républiques socialistes soviétiques » avaient pu profiter de l’agonie de l’URSS gorbatchévienne pour proclamer leur indépendance, la Biélorussie, l’Ukraine, la Géorgie, etc. On sait moins que de nombreuses républiques peu connues de cette région du Caucase en avaient fait tout autant comme l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan ou le Kirghizistan.

C’était, pour tous ces peuples, à la fois la fin du communisme -même si, généralement, les apparatchiks du PC local de la veille restaient au pouvoir en s’affublant brusquement des oripeaux du nationalisme- et la fin d’une domination russe qui avait, en fait, commencé du temps des tzars –même si, le plus souvent, ces indépendances inespérées n’avaient été obtenues qu’en échange de nouveaux liens économiques et militaires bien étroits avec Moscou.

Mais au milieu de tous ces grands chamboulements, plus spectaculaires que réels, les « petits du Caucase », eux, avaient, une fois de plus, été complètement oubliés. La Tchétchénie, l’Ingouchie, l’Ossétie du Nord, le Daghestan, le Kabardino-Balkarie et quelques autres confettis du même genre n’avaient pas eu le droit de bénéficier du grand vent de l’indépendance.

Ces pseudo mini républiques étaient soi-disant « autonomes », du temps de l’URSS triomphante, Gorbatchev leur accorda le plaisir de devenir des républiques « souveraines », au sein de la nouvelle Fédération de Russie, ce qui ne changeait strictement rien à leur triste sort de pures et simples colonies russes. L’indépendance dont elles rêvaient depuis si longtemps leur était passée sous le nez.

Ce sont les Tchétchènes, sans doute les plus méprisés et les plus mal traités par Moscou de tous ces peuples caucasiens, qui les premiers se sont insurgés, dès 1994. La première guerre de Tchétchénie, 1994-1996, a fait plus de 50.000 morts civils, la seconde, 1999-2005, plus de 60.000, sur une population de 780.000 habitants. Et la capitale Groznyï a été pratiquement rasée. On estime les pertes de l’armée tchétchène à environ 15.000 hommes, et celles de l’armée russe à environ 7.000 hommes sur un « corps expéditionnaire » de 150.000 hommes. Ajoutons que plus de 400.000 tchétchènes ont fui les combats et se sont réfugiés dans les pays voisins. Aujourd’hui, la Tchétchénie n’est plus qu’un champ de ruines déserté par ses habitants.

Les attentats qui viennent d’être commis à Moscou et au Daghestan prouvent qu’en dépit de la répression atroce ordonnée par Poutine et Medvedev, la résistance tchétchène n’a pas été totalement vaincue. Non seulement des combats larvés se poursuivent en Tchétchénie même, avec des embuscades régulières tendues aux troupes russes, mais les Tchétchènes peuvent encore organiser des attentats en plein cœur de Moscou comme ils l’avaient fait en septembre 99 (300 morts), en août 2000 (13 morts), en octobre 2002 (la prise d’otages du théâtre Nordost, 130 morts), en septembre 2003 (6 morts), en février 2004 (39 morts), en août 2004 (10 morts), en novembre 2009 (une bombe dans le train Moscou-Saint-Pétersbourg, 25 morts). Sans parler de la prise d’otages dans l’école de Beslan, en Ossétie du Nord, qui avait fait plus de 344 morts.

Ce que les attentats de cette semaine, commis sans guère de doute par des femmes kamikazes, prouvent aussi c’est que ces terroristes caucasiens, nationalistes à l’origine, sont devenus des terroristes islamistes, comme on pouvait le redouter depuis quelque temps.

Ce sont maintenant des « émirs » qui commandent les résistants tchétchènes. Leur chef, Dokou Oumarov, se proclame « émir du Caucase », veut établir un « Etat islamique du Caucase », déclare le Djihad, la guerre sainte, aux Russes, parsème ses déclarations de références au Coran et arbore un drapeau rehaussé de caractères arabes.

Or, tous ces petits pays du Caucase sont musulmans à plus de 90% et sont entourés d’Etats qui sont presque tous, eux aussi, musulmans à plus de 80/90%, l’Azerbaïdjan (9 millions d’habitants), le Turkménistan (5 millions), l’Ouzbékistan (25 millions), le Tadjikistan (7 millions), le Kirghizistan (6 millions). Seuls l’Arménie, chrétienne, et le Kazakhstan où les orthodoxes dominent légèrement ne font pas partie de cet ensemble islamique. Et n’oublions surtout pas que la Turquie, de moins en moins laïque, l’Iran des mollahs et l’Afghanistan des Talibans sont des voisins de plus en plus présents.

Même si les chars de Poutine ont réduit Groznyï en cendres, « l’émir du Caucase » n’a sans doute guère de peine pour trouver de l’aide, maintenant qu’il s’est converti à l’islam le plus rigoureux.

Les attentats de Moscou vont, sans aucun doute, provoquer une nouvelle vague de répressions en Tchétchénie. Mais le cycle infernal terrorisme-répression se termine toujours à l’avantage des terroristes et d’autant plus que les islamistes ont le goût du martyre.

Certes, la Russie de Medvedev-Poutine a repris le vieux rêve des tsars et de Staline –« toujours plus au sud »- et elle ne cédera jamais un pouce de territoire dans cette partie de l’empire. Elle a déjà repris pied dans la plupart des pays auxquels Gorbatchev avait si rapidement accordé l’indépendance. Mais maintenant, au Caucase, Moscou n’a plus affaire à des rébellions nationalistes et plus ou moins folkloriques. C’est une guerre de religion qui se prépare ici.

Nos géostratèges n’ont pas voulu comprendre que, dès le lendemain de la mort du communisme, l’Islam était devenu le refuge, l’idéal, le combat de tous ces damnés de la terre, car il leur faut un espoir, un rêve. Allah a remplacé Marx, le Coran a remplacé le Capital, le drapeau du Prophète a remplacé le drapeau rouge.

L’Islam qui ne pouvait pas grand-chose en face de la dictature communiste, il peut tout en face de la dictature des oligarques corrompus. On l’a vu en Iran, en Egypte, en Algérie ou ailleurs.

Les chars de Poutine ont été vaincus par les Talibans en Afghanistan. Ceux de Medvedev le seront tôt ou tard par les « émirs du Caucase ».

Thierry Desjardins

http://www.thierry-desjardins.fr/

 

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