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9/12/08 Bernard Martoïa
     Jérôme Kerviel, le bouc émissaire idéal pour              masquer les turpitudes des énarques !

Jérôme Kerviel, l'obscur trader breton, mérite bien le titre de mauvais augure que lui a conféré James Stewart, le journaliste du New Yorker. (Voir sur notre site l’article « Comment un obscur trader breton a déjoué les faiblesses du système bancaire français. »). Sans le vouloir, Kerviel faillit provoquer un krach mondial, le lundi 21 janvier 2008, quand la Fed baissa de ¾ point son taux directeur pour calmer les marchés affolés par une chute inexpliquée des indices. Ce jour-là était férié en Amérique en raison de Martin Luther King Day, mais la tension sur les marchés fut si forte que cette auguste institution décida, lors d'une réunion extraordinaire, d'agir avec célérité. L'explication ne fut donnée que plus tard par les autorités françaises. Compte tenu de la forte imbrication des marchés financiers, c'était une décision cavalière des Français selon le porte-parole de la Fed qui a été interrogé par le journaliste du New Yorker. Je ne serais pas surpris que les Américains nous le fassent payer un jour…

Nos stratèges à l'épreuve de l'histoire

Après les attentats du 11 septembre 2001, la SocGen avait élaboré des plans détaillés pour contrer un acte terroriste contre sa salle de trading. Mais comme le rapporte avec humour Stewart dans son enquête, elle n'avait pas imaginé un seul instant qu'un type isolé pouvait faire sauter la banque ! La manière de penser est typique de nos élites frileuses. Rappelez-vous les déclarations de nos stratèges à propos de la ligne Maginot : "Les Boches ne passeront pas !" On a vu ce qui s'est passé, le 10 mai 1940, lorsque les divisions de panzers commandés par le général Heinz Wilhem Guderian, qui était lui un vrai stratège, foncèrent dans la trouée des Ardennes qui n'avaient pas été protégées, parce qu'il se disait à l'état-major que ce n'était vraiment pas possible de passer par là. Eh bien Kerviel qui est considéré, non sans raison, comme un héros par une part non négligeable de la "France d'en bas", a démontré qu'il était possible de désactiver les fusibles, d'endormir facilement la méfiance de ses supérieurs incompétents et de se livrer à des opérations financières incroyables. Il avait une position de 50 milliards d'euros. Ce chiffre donne le vertige. Cela représente le PIB de la Lybie qui est la 62ème puissance économique de la planète. Comme il y a 181 pays dans le monde, il a joué dans son dernier banco une somme supérieure au PIB de 119 nations. Bravo l'artiste!

Les loups ne se mangent pas entre eux

Le procès intenté aujourd'hui à Kerviel est malheureusement un faux procès comme il s'en tient souvent en France. Certes, Kerviel n'est pas un ange mais l'enquête sérieuse menée par Stewart démontre qu'il a agi uniquement pour "faire gagner de l'argent à sa banque." Kerviel n'avait même pas de voiture et il occupait un F2 à peine meublé. Si la "France d'en bas" a pris instinctivement sa défense, c'est qu'elle le juge non coupable. "Pour Bouton, c'est particulièrement vexant que Kerviel ait suscité autant de sympathie parmi le public français", a écrit Stewart qui reste neutre dans cette affaire.

Pour ma part, je n'irai pas jusqu'à le blanchir car il a commis des fautes graves: rupture de confiance, falsification et utilisation de documents falsifiés, entrée non autorisée de données dans le système informatique. Il a reconnu ses fautes. Mais il a raison de clamer que sa responsabilité est partielle et non pas totale, comme tente de l'accréditer l'avocat Jean Veil, le fils de Simone Veil, qui a pris la défense de la banque. Kerviel n'aurait jamais pu parvenir à ses fins s'il y avait eu de vrais contrôles au sein de son établissement. Selon l'estimation rapportée par Stewart, il y aurait eu quatre-vingt treize alertes générées par son trading. Excusez du peu ! Pourquoi la banque n'a-t-elle pas réagi ? Kerviel a demandé une confrontation avec Daniel Bouton, le président de la Société Générale. Le juge Van Ruymbeke, qui instruit l'affaire avec Françoise Desset, vient de refuser la confrontation demandée par la défense qui aurait permis de faire la lumière sur des dysfonctionnements au sein de la banque. Pourquoi a-t-il refusé cette confrontation ? Aurait-il subi des pressions du pouvoir politique pour protéger Daniel Bouton, un inspecteur des finances qui appartient à la crème de l'ENA qui dirige ce pays ? C'est la question que se pose aujourd'hui la "France d'en bas." Il est à craindre que Jérôme Kerviel soit le seul inculpé avec son assistant dans cette affaire rocambolesque. Les loups ne se mangent pas entre eux…

Pour un Glass-Steagall Act et un FDIC en Europe

Le vrai procès qui n'aura jamais lieu est celui du pouvoir exorbitant de la nomenklatura dans le secteur bancaire. Bouton était directeur du Budget au ministère des Finances avant d'être parachuté à la tête de la Société Générale en 1997. Le pantouflage dans le secteur bancaire privé est un privilège que se sont arrogé les inspecteurs des finances avec les succès que l'on connaît. (1) C'est Bouton qui a lancé la branche "investissement" au sein de cette vénérable banque de dépôt créée sous Napoléon III. Kerviel travaillait au bureau Delta One de cette division de la banque. Nos énarques ne connaissent pas le Glass-Steagall Act de 1933 qui a instauré en Amérique une stricte séparation des activités entre commercial banks (banques de dépôt des particuliers) et investment banks (banques d'investissement). Cette stricte séparation des activités des banques, ainsi que la création d'un FDIC sur le modèle américain éviterait qu'un jour les Français se ruent à leur banque pour retirer leur argent après qu'un autre trader fou aura sévi.

La chute de Lehman Brothers est paradoxalement la faute des Européens

C'est à cause de la concurrence déloyale des Européens que les Américains ont fait sauter le fusible du Glass-Steagall Act en 1999. Pour lutter contre des gorilles - Deutsche Bank et Société Générale - venus empiéter leur territoire, les chimpanzés de Wall Street - Lehman Brothers et Bear Stearns - ont pris d'énormes risques pour se défendre. Pour un dollar de fonds propres, Lehman Brothers avait investi trente dollars ! Un levier qui s'est retourné contre lui en 2008. Les autres chimpanzés, qui n'avaient pas le courage de se battre contre un gorille, ont fait appel au pouvoir politique qui s'est empressé de leur fournir les armes pour lutter contre les gorilles européens. On connaît la suite. Il n'y a plus qu'une seule banque d'investissement dans le monde : Nomura au Japon. Bravo ! Vous avez cassé les piliers de Wall Street à qui l'on doit en partie notre richesse. Qu'allez-vous faire maintenant ?

La leçon oubliée du Titanic

Lord Pirrie était à la fois le directeur de la société Harland & Wolf qui construisit le Titanic, et le propriétaire de la White Star Line qui opérait sur la très compétitive route de l'Atlantique Nord. Il fit appel aux meilleurs pour la construction du Titanic : l'architecte naval Thomas Andrews et Alexander Carlisle, general manager et dessinateur en chef de l'arsenal de Belfast. Ils conçurent le plus grand et le plus beau bateau de croisière au monde pour faire concurrence au Mauritania et au Lusitania lancés par la Cunard Line. Ils n'avaient rien négligé malgré une course contre la montre implacable. Le Titanic était considéré comme insubmersible en raison de ses seize compartiments étanches, lesquels l'étaient vraiment par la fermeture automatique des portes par des vérins hydrauliques en cas de voie d’eau dans l'un des compartiments. Cette prouesse technologique fut copiée, plus tard, dans les sous-marins d'attaque.

Dans la frénésie d'une relance keynésienne qui est dans toutes les bouches des énarques qui ne connaissent ni l'histoire économique, et notamment l'école autrichienne à laquelle appartiennent Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek et Murray Rothbard, (2) ni l'histoire tout court, la leçon tragique du Titanic a été oubliée. Un jour ce ne sera pas la Société Générale qui fera faillite, mais l'État français parce qu'il n'y a plus de compartiments étanches dans l'usine à gaz sans cesse rafistolée par les énarques. Ces gens là en portent l'entière responsabilité. Qu'on se le dise !

Bernard Martoïa

(1) "Le dossier noir de l'ENA", hors série de la Société Civile, rédigé par Nicolas Lecaussin.

(2) http://www.mises.org C'est un remarquable site de la toile pour échapper au bourrage de crâne des médias officiels.

 

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