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Les Français vont mourir à l'ombre des minarets

7/3/05 Claude Reichman
La décentralisation vue par la France d'en bas

Avant de connaître la facture, chacun y va de son estimation. La moyenne tourne autour de 20 % d'augmentation des impôts. Picardie et Bourgogne prévoient jusqu'à 50 %. " (Le Canard enchaîné, 19 janvier 2005).

Le Maroc, nouvel eldorado des retraités français

Le Maroc s'est trouvé une nouvelle vocation : eldorado pour retraités. Encore embryonnaire en 1999, alors que l'on célébrait l'année du Maroc en France, le phénomène prend l'allure d'une vive poussée depuis deux ans. Les retraités français sont déjà 36 000 à avoir traversé la Méditerranée - principalement établis à Marrakech, Agadir et Essaouira - tant les arguments de ce pays sont irrésistibles " (Le Parisien, 7 février 2005).

Par chance, l'État a trouvé, dans son combat, l'inestimable soutien des communes, des départements et des régions. Soucieuses d'améliorer chaque jour un peu plus le bien être de leurs administrés, elles se sont lancées dans des réalisations ambitieuses, grandioses, dont l'effet le plus heureux a été une augmentation vertigineuse des impôts locaux. Une fois ceux ci payés, les contribuables, délivrés de leur dernier argent, n'ont plus de quoi s'acheter les matériaux indispensable à leur vicieux et détestable bricolage. Ils y renoncent donc, retrouvant du même coup la liberté qu'ils avaient cru pouvoir aliéner au nom de l'instinct qui pousse l'animal à aménager et récurer sa tanière, mais qui est indigne de l'homme et de ses droits, que la collectivité, nationale et locale, a pour mission de préserver.
Associons donc à notre hommage sincère et enthousiaste les maires et les conseillers municipaux, généraux et régionaux. Ils sont cinq cent mille hommes et femmes au total, presque un Français sur dix, à se dévouer corps et âme à leurs concitoyens, à les délester pieusement du vil argent dont ils feraient le pire usage, dignes émules et auxiliaires de l'État tout puissant et méritant bien de lui. Un Français sur dix, atteignant l'excellence et, parfois même, la sainteté ! Quel est le pays au monde qui pourrait se flatter d'un tel pourcentage ?
Je propose qu'autour de la tombe de chacun d'eux (car même les saints doivent mourir), on édifie un mausolée où l'on pourra se recueillir et que des pèlerins accourus des quatre coins de l'univers, toutes croyances mêlées, toutes religions confondues, viendront visiter. La France n'est grande que quand elle se donne en exemple au monde. Par ses impôts locaux et les êtres d'élite qui les décident, délivrant l'homme des liens séculaires qui enchaînaient sa liberté et le condamnaient à l'esclavage, fût il domestique, elle est une fois encore digne d'elle même.

Le bonheur maghrébin

Mais le meilleur est à venir. Car les Cinq Cent Mille n'ont pas la moindre intention de relâcher leur effort. Ils comptent le poursuivre jusqu'au moment où le contribuable, ne pouvant assumer la charge de ses impôts locaux, devra s'en aller vivre ailleurs. Où ? Pas en France, car nul élu local ne voudra être inférieur aux autres et mettra un point d'honneur à maintenir dans toute son incandescence, quelque effort d'imagination que cela demande, la flamme ardente de la pression fiscale. Alors à l'étranger. Et voilà la nouvelle victoire que remportera la liberté. Lié à la glèbe, l'homme était un serf. Attaché à son terroir, à sa maison, à ses meubles, il le reste. Les Cinq Cent Mille auront rompu ses chaînes, ouvrant l'ère des grandes transhumances où se presseront d'innombrables pèlerins français rendus à la liberté par les nobles mains de leurs élus locaux.
À l'étranger donc, mais où ? Une fois n'est pas coutume, nos voisins allemands nous montrent l'exemple. Cela fait plusieurs années déjà que nombre d'entre eux s'en vont passer l'hiver en Tunisie. Il leur en coûte moins que de chauffer leur maison germaine, Certes la passion du soleil, toujours vivace dans l'âme teutonne, n'est pas absente de cette migration, mais elle n'en est qu'un attrait supplémentaire. L'essentiel est dans l'économie réalisée.
Le peuple le plus intelligent de la terre ne sera pas plus sot que son voisin immédiat. À son tour, il mettra cap au sud. Les premiers à partir seront les ex retraités, devenus des inactifs comme les autres mais qui, délivrés de la malédiction du travail depuis assez de temps pour avoir retrouvé le plein usage de leurs facultés, et notamment de celle qui consiste à décider lucidement de ses envies au vu du contenu de sa bourse (comme Verlaine regardait dans la sienne pour voir s'il avait encore soif d'absinthe), découvrant que, décidément, ils n'ont plus envie de rester dans la commune qui souvent les avait vu naître, ne tarderont pas à céder leur modeste logis au plus offrant (en fait à celui qui voudrait bien l'acquérir mais à qui une impécuniosité persistante, associée à un altruisme de bon aloi, ne permettront que de l'accepter pour rien), rassembleront quelques hardes dans deux ou trois baluchons et cingleront vers le bonheur maghrébin.
Car, n'en doutons pas, ce sont les trois pays bordant au sud Mare Nostrum qui offriront à nos modernes pèlerins le lieu d'accueil le plus approprié. Le temps y est beau toute l'année, on y parle encore le français et l'on peut y vivre de pas grand chose, tant la nature est généreuse et les habitants peu exigeants sur la rémunération de leurs services. On ne peut que s'étonner d'ailleurs qu'ils se pressent toujours plus nombreux chez nous, où nous n'avons à leur offrir qu'une inactivité à peine supérieure à celle dont ils jouissent chez eux, sous un climat le plus souvent maussade, et au milieu d'une population qui, en dépit de la profonde satisfaction qu'elle ressent de leur arrivée, ne parvient pas, entravée qu'elle est par les derniers lambeaux de son éducation traditionnelle, qui commande la réserve dans l'expression des sentiments, à leur faire fête autant qu'elle le voudrait. La raison de leur venue est donc à chercher ailleurs. Elle réside dans l'attrait de nos villes, et spécialement de leurs abords immédiats, les banlieues, où mus par un irrésistible tropisme, ils viennent installer leur vie et construire leur bonheur, désormais lié au nôtre.

Le soir tombe sur les palmiers

" Banlieue, c'est un paradis que Dieu a fait sur terre,
Banlieue, c'est après Paris ce qu'on a fait de mieux. "

Telle était la gentille chanson que chantait Robert Lamoureux il y a presque un demi siècle. Si l'on devait l'adapter à la situation et au goût du jour, sans doute conviendrait il d'en changer un mot. " Après " Paris, deviendrait " avant ". Car on ne s'expliquerait pas la venue en ces lieux de tant de nouveaux villégiateurs s'ils n'exerçaient pas sur eux un attrait supérieur même à celui de notre capitale, " la plus belle ville du monde ", jusqu'à ce que son proche environnement l'eût détrônée.
Si l'on ne devait comparer l'architecture de nos banlieues qu'avec celle des médiocres villes et des modestes villages quittés pour elles par nos charmants et nouveaux compatriotes, nous n'aurions pas à nous glorifier d'une supériorité trop évidente. Mais qu'ils préfèrent s'y installer plutôt qu'à Paris, admirable cité qui abrite tant de palais princiers, de nobles hôtels, de bourgeoises demeures, voilà qui nous interpelle. Une fois de plus, notre conservatisme foncier, notre passéisme même, nous ont rendus aveugles et injustes.
Au nom de principes architecturaux dépassés, car forgés aux temps où l'on ne savait pas encore travailler le béton, nous avons jeté, l'opprobre sur les constructions nouvelles qui font appel à ce matériau emblématique des temps modernes, comme le tuffeau, la brique et le granit ont pu l'être des époques anciennes. Que les édifices en béton soient choisis par des foules immenses, de préférence à tous autres, pour y fixer leur résidence, est la preuve éclatante du talent de nos architectes et de nos entreprises de construction. " Le public a toujours raison. " Ce dicton fameux dans le monde du spectacle vaut aussi pour d'autres domaines. Des hôtes étrangers, chaque jour plus nombreux, décidant d'élire domicile dans notre pays, en nos banlieues, sont la justification vivante du bien fondé de notre politique d'immigration et de la qualité architecturale des lieux où nous les accueillons.
En même temps, le balancement dialectique entre colonisation et décolonisation. qui a marqué un siècle et demi de notre histoire récente, aura trouvé dans l'échange de population instauré entre les deux rives de la Méditerranée un équilibre en forme de dépassement. Tandis que le Maghreb continuera de nous envoyer ses jeunes gens vigoureux, qui illuminent nos moeurs un peu fades et nos vies plutôt ternes du flamboiement de leurs instincts et de l'étincellement de leur culture, nos têtes chenues iront se mêler à la palabre, à l'ombre des minarets, et feront don à ces populations au sang jeune de leur sagesse résignée et des derniers vestiges de leur munificence.
Sans doute, quand le soir tombera sur le sable ocre et les palmiers - et sur leur vie , penseront ils, ces visiteurs d'Occident, à leurs ancêtres proches ou lointains, ensevelis dans leur humble tombe, là bas, de l'autre côté de la mer, et qui n'auront pas joui comme eux, au terme d'une existence vouée au plus dur labeur, de la grisante liberté de finir leurs jours sous des cieux lointains et parfumés, et rendront ils hommage, par des prières marmonnées, comme au temps des messes matinales, à l'éclatante succession de présidents, de ministres, de députés, de sénateurs, de dirigeants syndicaux et patronaux et d'anonymes électeurs qui ont, année après année, tout au long d'un demi siècle, uni leurs efforts pour les rendre à la liberté et leur offrir cet ultime bonheur.

Claude Reichman

Extrait de Gloire à nos princes, Les Belles Lettres, 1997.

 

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